Se former, s'informer, s'entourer...

Comment Internet peut influencer nos pratiques et notre esprit critique ?

Aude Quesnot
Kinésithér Scient 2018,0601:01 - 05/09/2018

Que penser des répercussions de la révolution numérique sur notre profession et de la multitude d’informations qui nous atteint chaque jour ? Internet nous rendrait-il stupides ou, au contraire, nos structures cérébrales et nos apprentissages seraient-ils en pleine révolution ?

Depuis 2015, la réforme de nos études inclut dorénavant les méthodes de travail et de recherche ainsi que le raisonnement clinique. Les organismes de formation ayant adhéré à la charte déontologique du Conseil national de l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes ont des formations continues dont le contenu est validé scientifiquement à ce jour.

Comme nous le rappelle Michel Gedda dans son article paru en juillet 2018 (KS n° 600), la médecine factuelle (Evidence-Based Medicine) est la démarche proposée pour étayer la prise de décision médicale sur l’utilisation consciencieuse, explicite et judicieuse des meilleures données actuelles. Elle incite à personnaliser les orientations thérapeutiques et les choix technologiques pour chaque patient selon 3 entités factuelles :

– les données scientifiques objectives ;
– la participation du patient aux décisions ;
– l’expérience et le raisonnement du praticien.

La pratique factuelle (Evidence-Based Practice) étend ce paradigme à l’ensemble des professionnels de santé afin de les inciter à adopter une approche critique et objective pour conforter leur processus décisionnel.

L’apprentissage informel évolue avec des répercussions majeures sur l’apprentissage formel. Le système classique scolaire soutenu par l’apprentissage de l’autorité et de la hiérarchie semble dépassé au profit du questionnement, de l’essai, de la recherche. L’apprentissage scolastique, l’intelligence du « par cœur » n’ont plus cours car la question n’est plus de mémoriser le savoir, qui est disponible partout et à chaque instant grâce aux supports numériques. De plus, le corpus du savoir est immense et plus aucun sage ou lettré ne peut se targuer de détenir le savoir comme au temps de Diderot au siècle des Lumières.

L’aptitude à lire est un processus complexe de compréhension et d’analyse qui nous permet d’avoir un esprit critique sur le texte proposé et sur l’auteur. Les supports quotidiens de notre lecture évoluent. Seuls 37 % des plus jeunes lisent sur un support papier et le temps moyen passé sur les supports numériques est en moyenne de 3 heures par jour. Sur les supports numériques, notre lecture devient éparpillée, fragmentée, notre temps de concentration diminue. Le style de lecture promu est construit par les promoteurs de celui-ci avec un panel d’outils tels que les notifications, les vidéos, la publicité, les "likes", etc. L’objectif de maintenir le lecteur le plus longtemps possible sur le Net est strictement commercial.

Maryanne Wolf, professeure de psychologie confirmait : « Quand nous lisons en ligne, nous avons tendance à devenir de simples décodeurs d’informations. Notre capacité à interpréter le texte, à créer les riches connexions mentales qui se forment lorsque nous lisons profondément et sans distraction, reste largement désengagée. ».

En novembre 2007, un rapport publié par l’INSERM soulignait que malgré l’augmentation et la multiplication constante des sources d’information sur Internet, à peine plus de 40 % des internautes vérifiaient l’origine des informations et notre temps de concentration avait aussi largement diminué.

L’intelligence collective devient incontournable, nettement supérieure à l’intelligence individuelle et à l’intelligence artificielle dont elle se nourrit. Nous sortons du domaine de la compétition et de la performance individuelle pour développer notre tempérance, notre modération et notre humilité. L’acceptation de notre ignorance dans certains domaines a pour objectif d’étayer et de construire notre point de vue. La confrontation de ces argumentaires, de ces points de vue, de ces expériences nourris de « savoir » permet de construire cette intelligence collective et de développer notre analyse critique.

Je vous propose ainsi d’écouter François Taddei : « Si notre cerveau change, alors il change également pour le meilleur car, avec ses chemins multiples, avec l’infinité des sources disponibles, le Web nous entraîne à développer notre esprit critique, notre capacité à développer notre point de vue et à le confronter aux autres. ».

Développez votre esprit critique, analysez les informations qui vous parviennent chaque jour pour limiter la diffusion des fakes news en kinésithérapie et privilégier les Evidence-Based Practices.

Peut-être, bientôt, ne verrons-nous plus les phénomènes de mode dont l’inefficacité est avérée (laserthérapie, aimant et équilibre, taping coloré et posture) se propager dans notre profession...

Quelques précautions à s’imposer :

– vérifier les sources et privilégier celles qui sont officielles ou issues d’un comité de relecture ou comité scientifique ou société savante ;

– ne pas relayer les informations dans la pratique professionnelle ou sur les réseaux sociaux sans avoir au préalable vérifié et analysé le contenu intégral, leur date de publication et leur source ;

– s’interroger sur le contexte de diffusion : information factuelle ou expression d’opinion ;

– ne pas oublier que les idées fausses se répandent plus rapidement et facilement que les données issues de la science ;

– proposer aux patients d’aller consulter les sites officiels tels que celui de la MIVILUDES (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) ou les rapports de l’INSERM (Évaluation de la pratique de l’ostéopathie de 2012 ou, par exemple, Évaluation de l’efficacité de la pratique de la chiropratique de 2011).

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